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Le mal-être des éleveurs : “On va tous mourir”

19 Février 2017, 12:47pm

Publié par UPF

Le mal-être des éleveurs : “On va tous mourir”

Surendettement, dépressions, suicides… les producteurs laitiers sont dans une spirale infernale. Plongée dans le mal-être paysan en Thiérache.

Là, ça devient très catastrophique. Prononcée à 209 kilomètres de Paris, quelque part entre Saint-Quentin et Charleville-Mézières, c’est la phrase d’un éleveur apprenant le troisième suicide en moins d’un mois de voisins paysans. Sur la France entière, 732 agriculteurs se sont donné la mort l’an dernier. Jean L. — il préfère garder l’anonymat — peine à retenir ses larmes. « On va tous mourir ; tout le monde le sait et tout le monde ferme les yeux. »

"Ils travaillent comme des esclaves et ça ne leur rapporte rien"

Lui qui appartient à une famille où l’on est agriculteur de père en fils depuis six générations n’a jamais vu autant de signaux de détresse. Il nous propose de rencontrer Anne et Pierre, éleveurs de 75 vaches laitières près de La Capelle (Aisne). Et prévient : « Il dit qu’il n’est plus bon à rien. Elle n’assume plus vis-à-vis de ses enfants. Elle dit qu’ils travaillent comme des esclaves et que ça ne leur rapporte rien.»

Arrivée dans la cour de ferme, c’est la misère. Un vieux pot à lait en fer-blanc — une berthe — traîne au milieu de la cour. Un second a été posé sous la gouttière pour récupérer l’eau de pluie. Là, un tas de détritus. Ici, des bouts de verre, non loin de la balançoire. La verrière est complètement brisée. Anne ouvre la porte de la maison, qui donne directement dans une pièce à vivre. Des pommes de terre cuisent sur le feu, les filles de 12 et 14 ans regardent la télévision posée à côté de l’évier. La cheminée fume, le linteau est noir de suie et une partie du plâtre est tombée.

Le couple s’est installé ici en 2012. Ils ont souscrit un emprunt de 120 000 euros pour acheter la maison. « Les premières années, ça allait à peu près. Mais rapidement, les prix du lait ne payaient plus. Et puis le tracteur est tombé en panne et les ennuis ont commencé. » Depuis l’été dernier, des voisins viennent les aider pour rentrer la paille, mais « on ne peut pas continuer comme ça ».

Ils n’ont pas un euro de côté pour racheter un tracteur

Ils n’ont pas un euro de côté pour racheter un tracteur. Pas même pour régler les factures qui s’accumulent. « Il faut 5 tonnes d’aliments par mois pour nourrir les vaches, c’est 6 500 euros », dit Pierre. Sa femme ajoute : « Et encore, on a réduit de moitié les rations. » Mais évidemment, une vache qu’on ne nourrit pas correctement ne produit pas de bon lait…

Le couple a demandé à leur banque, le Crédit mutuel de La Capelle, une année blanche pour suspendre les mensualités d’emprunt. « Je me bats au quotidien. Mais le dossier n’avance pas. » Au printemps 2016, la Région leur a proposé — tout comme à 6 800 éleveurs des Hauts-de-France en difficulté — de bénéficier d’un audit gratuit, réalisé en concertation avec la chambre d’agriculture de l’Aisne et le service de contrôle laitier, pour proposer un plan d’aide personnalisé. « Mais notre comptable ne veut plus faire le bilan de la ferme ; on a trop d’arriérés », glisse Anne. Sans comptabilité, autant dire que cet audit ne sert à rien.

 

Il y a aussi les appels de cotisations de la Mutualité sociale agricole (régime de protection sociale des agriculteurs), qu’Anne et Pierre ne peuvent pas payer. « J’ai tellement pleuré que j’ai été orientée vers une conseillère sociale. Elle m’a dit qu’elle allait nous aider. Et elle m’a même donné des bons alimentaires », raconte Anne. Une manne de 200 euros pour faire des courses même si elle « ne dépense pas grand-chose. On a des volailles et des légumes ici ».

"Le plus dur pour nous, c’est de tenir psychologiquement"

Jean L., qui nous a menés jusqu’ici, l’interrompt : « Le plus dur pour nous, c’est de tenir psychologiquement… Quand il n’y a plus d’argent, les femmes s’en vont. Il n’y a qu’à voir le succès de l’émission L’amour est dans le pré », glisse-t-il. La vie de paysan est aujourd’hui faite d’isolement et de solitude. Il évoque la cellule de soutien téléphonique — service Agri’écoute — mise en place par la Mutualité sociale agricole en 2010. En un an, le nombre d’appels a explosé. Chaque mois, plus de 300 paysans confient leurs difficultés financières, la peur des alertes sanitaires, des baisses de cours… « Moi, quand je ne vais pas bien, je n’ai pas envie d’appeler. Je me renferme », dit-il.

Les éleveurs attendent aussi un soutien de l’État. « On veut interpeller les politiques : que les paysans disparaissent en se suicidant ou en mettant la clé sous la porte, ça ne les dérange pas », poursuit-il. Il en veut aux politiques agricoles française et européenne décidées par les gouvernements successifs depuis les années 1980. « On veut des prix rémunérateurs : à moins de 350 euros les 1 000 litres de lait, on coulera tous. » Il a vaguement entendu parler d’un rapport du Sénat prévoyant que 40 000 exploitations géreront en 2020 le même nombre de vaches laitières qu’en 2013. Cela suppose la disparition d’un tiers des exploitations actuelles… Or, depuis 1983, année précédant l’instauration des quotas laitiers, la France a déjà perdu plus de 80 % de ses exploitations laitières. « Un jour, ici dans le Nord, il n’y aura plus de vaches. Mais alors la France n’aura plus le même visage », se désole l’éleveur. Déjà, sur la route de Saint-Quentin, des éoliennes ont remplacé les troupeaux de vaches. Et ce n’est pas fini : un projet de grand parc éolien prévoit l’installation de 250 à 450 machines en Thiérache.

Les deux filles d’Anne et Pierre, toujours devant la télévision, n’ont pas dit un mot. « Elles ont été élevées en poussette dans la salle de traite. Mais jamais je ne leur demanderai de prendre notre suite », dit leur mère. Le couple fait face à une existence sans lendemain. La fin du flambeau familial. « On fait pitié plutôt qu’envie, quoi », lâche-telle à voix basse. La crise agricole est aussi le signe d’un pays en perte de valeurs. Finalement, les éleveurs jettent l’éponge, quittant un monde traditionnel en voie de disparition.

 

Auteur
Marie de Greef-Madelin  pour valeursactuelles.com

 

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